L'IA va-t-elle remplacer les professionnels de santé ? Quelle place pour l'intelligence artificielle en kiné ?
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16 févr. 2026
Actualités
Introduction
L'intelligence artificielle (IA) s'impose aujourd'hui comme l'une des révolutions technologiques les plus discutées dans le secteur de la santé. Entre fascination et inquiétude, cette question revient sans cesse : l'IA va-t-elle remplacer les professionnels de santé ? En France, où le système de soins repose sur une relation de confiance entre soignant et patient, cette interrogation soulève des enjeux à la fois techniques, éthiques et humains.
Les algorithmes de diagnostic, les outils d'aide à la prescription, les logiciels d'analyse d'imagerie médicale et les assistants virtuels se multiplient dans les cabinets, les hôpitaux et les centres de rééducation. Face à cette déferlante technologique, kinés, médecins, ostéopathes et autres praticiens s'interrogent légitimement sur l'avenir de leur métier. Pourtant, loin de constituer une menace, l'intelligence artificielle doit être envisagée comme un outil d'assistance et non comme un substitut au jugement clinique humain.
Cet article propose une réflexion approfondie sur la place de l'IA dans le parcours de soins, les limites de l'automatisation médicale, et la nécessité de maintenir le professionnel de santé au centre de la décision thérapeutique. Nous explorerons successivement le rôle actuel de l'IA dans la santé, les raisons pour lesquelles elle ne peut remplacer l'humain, et enfin comment elle peut devenir un précieux allié pour améliorer la qualité des soins.
L'intelligence artificielle dans la santé : état des lieux
Une présence croissante dans tous les domaines médicaux
L'intelligence artificielle s'est progressivement intégrée dans de nombreux aspects de la pratique médicale. En radiologie, les algorithmes détectent avec une précision remarquable certaines anomalies sur les scanners et IRM. En oncologie, l'IA aide à personnaliser les protocoles de traitement en analysant des milliers de données génomiques. En kiné, des logiciels comme Andrew® permettent de prescrire des exercices personnalisés et d'assurer un suivi thérapeutique à distance grâce à des outils de télésoin et d'éducation thérapeutique.
En France, l'engagement en faveur de l'IA en santé se traduit par des investissements massifs : la stratégie d'accélération « Santé numérique » du plan France 2030 :
A déjà mobilisé 500 millions d'euros, dont 50 % sont dédiés à des projets embarquant de l'IA.
Plus spécifiquement, 90 millions d'euros ont été investis dans le développement de l'IA pour les technologies d'imagerie médicale.
En février 2025, le ministre de la Santé a annoncé un investissement supplémentaire de 119 millions d'euros pour former environ 500 000 soignants à l'utilisation de l'IA dès septembre 2025, soit 140 000 professionnels de santé formés par an sur 5 ans.
Ces technologies reposent sur l'apprentissage automatique (machine learning) et le traitement de vastes bases de données. Elles peuvent identifier des patterns invisibles à l'œil humain et proposer des recommandations basées sur des milliers de cas similaires. Cette capacité d'analyse massive constitue leur principal atout, particulièrement dans les domaines nécessitant le traitement d'informations volumineuses.
Des applications prometteuses mais limitées
En France, la Haute Autorité de Santé (HAS) encadre strictement l'utilisation des dispositifs médicaux intégrant de l'IA. Ces outils doivent démontrer leur fiabilité, leur sécurité et leur apport réel dans la prise en charge des patients. Si certaines applications ont prouvé leur utilité, notamment dans le dépistage précoce de pathologies ou l'optimisation de parcours de soins, elles restent des outils d'aide à la décision et non des systèmes décisionnels autonomes.
Pour garantir une adoption sécurisée et éthique de l'IA, la France a mis en place un cadre réglementaire strict. Le règlement européen sur l'intelligence artificielle (AI Act), adopté en mai 2024, classe la plupart des dispositifs médicaux intégrant de l'IA dans les catégories à haut risque.
La HAS a publié en 2023 un guide d'aide au choix des dispositifs médicaux numériques pour les professionnels de santé. Par ailleurs, la cellule Éthique du numérique en santé a produit dès 2022 des recommandations de bonnes pratiques, et un référentiel complet de l'éthique de l'IA en santé a été publié en 2025, structuré autour de cinq principes : bienfaisance, non-malfaisance, autonomie, justice-équité, et sobriété numérique.
Le Conseil National de l'Ordre des Médecins rappelle régulièrement que toute décision thérapeutique doit rester sous la responsabilité exclusive du professionnel de santé. L'IA peut suggérer, alerter, analyser, mais jamais se substituer au jugement clinique qui intègre des dimensions bien plus larges que les seules données objectives.
Pourquoi l'IA ne peut remplacer les professionnels de santé
La dimension humaine irremplaçable du soin
La relation thérapeutique constitue le fondement même de l'exercice médical et paramédical. Un kinésithérapeute ne se contente pas d'appliquer des protocoles : il observe, écoute, ajuste son approche en fonction des réactions du patient, de son état psychologique, de son environnement familial et professionnel. Cette capacité d'adaptation contextualisée échappe totalement aux algorithmes, aussi sophistiqués soient-ils.
L'empathie, l'intuition clinique, la capacité à rassurer un patient anxieux ou à motiver une personne découragée sont des compétences profondément humaines. En France, où la médecine garde une forte dimension humaniste, ces aspects ne sont pas secondaires : ils sont thérapeutiques en eux-mêmes. Des études montrent d'ailleurs qu'une bonne relation soignant-soigné améliore significativement l'observance thérapeutique et les résultats cliniques.
La complexité du raisonnement clinique
Le diagnostic et la prise en charge thérapeutique ne se résument jamais à une simple équation. Un professionnel de santé expérimenté mobilise simultanément plusieurs niveaux de réflexion : les connaissances scientifiques actualisées, l'expérience accumulée au fil des cas rencontrés, la prise en compte des spécificités individuelles du patient, et l'intégration de facteurs contextuels souvent déterminants.
Face à un patient présentant une lombalgie chronique, par exemple, un kinésithérapeute ne se contente pas d'identifier la localisation de la douleur. Il évalue la posture globale, recherche des compensations, questionne les habitudes de vie, détecte d'éventuels facteurs psychosociaux aggravants. Cette approche holistique dépasse largement les capacités actuelles de l'intelligence artificielle, qui reste cantonnée à l'analyse de paramètres prédéfinis.
Les enjeux éthiques et de responsabilité
La question de la responsabilité médicale est centrale dans ce débat. En France, le professionnel de santé engage sa responsabilité personnelle dans chaque acte de soin. Il doit pouvoir justifier ses choix thérapeutiques, adapter sa pratique aux recommandations tout en tenant compte des particularités de chaque situation. Cette responsabilité individuelle est incompatible avec une délégation décisionnelle à un système algorithmique.
De plus, les biais algorithmiques constituent une préoccupation majeure. Une IA entraînée sur des données non représentatives de la diversité des populations peut reproduire et amplifier des inégalités de santé. Le jugement humain reste indispensable pour identifier ces limites et garantir une prise en charge équitable de tous les patients, quels que soient leur origine, leur sexe, leur âge ou leur condition socio-économique.
La nécessité du consentement éclairé
Le Code de déontologie médicale impose au praticien d'obtenir le consentement éclairé du patient avant tout acte de soin. Ce processus implique une explication personnalisée, adaptée au niveau de compréhension du patient, de ses options thérapeutiques, des bénéfices attendus et des risques potentiels. Cette démarche de dialogue, essentielle au respect de l'autonomie du patient, ne peut être déléguée à une machine.
L'IA comme assistant : un partenariat au service du patient
Optimiser le temps médical pour renforcer la relation
Paradoxalement, l'intelligence artificielle peut contribuer à humaniser les soins en libérant les professionnels de santé de tâches chronophages à faible valeur ajoutée. La gestion administrative, la saisie de données, l'organisation des plannings ou la recherche documentaire peuvent être partiellement automatisées, permettant aux praticiens de consacrer davantage de temps à l'écoute et à l'accompagnement de leurs patients.
Des outils kiné comme Andrew® illustrent cette complémentarité vertueuse. En facilitant la prescription d'exercices personnalisés et en assurant un suivi à distance le logiciel permet au kinésithérapeute de maintenir le lien thérapeutique entre les séances sans alourdir sa charge de travail. Le praticien reste décisionnaire de la stratégie thérapeutique, tandis que la technologie assure la transmission et le suivi des exercices, renforçant l'autonomisation du patient.
Il existe également des logiciels kiné tels que Markus, qui développe un agent IA qui permet au kiné de s'amputer de toutes tâches chronophages (rédaction de bilan ou de courriers, transcription des séances, analyse de documents, recherche bibliographique, assistance à la prise de décision, etc..)
Aide à la décision et sécurisation des pratiques
L'IA excelle dans l'identification de signaux d'alerte qui pourraient échapper à l'attention humaine, notamment en situation de fatigue ou de charge de travail intense. Un système d'aide à la prescription peut, par exemple, détecter une interaction médicamenteuse potentiellement dangereuse ou alerter sur une contre-indication. Ces fonctionnalités augmentent la sécurité des soins sans déposséder le professionnel de son pouvoir décisionnel.
En kiné, l'analyse par IA de paramètres biomécaniques peut enrichir l'évaluation clinique en objectivant certaines mesures difficiles à apprécier à l'œil nu. Couplée à l'expertise du praticien, cette information complémentaire affine le diagnostic et permet un ajustement plus précis du programme thérapeutique.
Chez Andrew®, nous travaillons actuellement à l'entraînement d'un modèle souverain de recommandations d'exercices par IA afin de permettre aux kinés de prescrire mieux et plus rapidement, de manière étayée (avec les dernières recommandations). Encore une fois, l'objectif de ce modèle est d'assister le thérapeute dans ses décisions cliniques et non pas de les prendre à sa place.
Formation continue et mise à jour des connaissances
Le volume de publications scientifiques dans le domaine de la santé est tel qu'aucun professionnel ne peut prétendre maîtriser l'ensemble des connaissances actualisées dans son champ de pratique. L'intelligence artificielle peut assister les praticiens en synthétisant les dernières recommandations, en identifiant les études pertinentes pour un cas clinique particulier, ou en proposant des protocoles validés scientifiquement.
Pour accompagner cette transformation, la France a déployé un ambitieux programme de formation. Dès la rentrée universitaire 2024-2025 :
70 000 professionnels de santé et médico-sociaux ont été formés aux usages de l'IA. L'objectif est d'atteindre 500 000 professionnels formés sur 5 ans.
En parallèle, 15 nouveaux parcours de masters sont créés pour former les experts du numérique en santé, notamment sur l'IA (ingénieurs, informaticiens), ainsi que 2 parcours de masters pour juristes et 5 masters pour chargés d'affaires réglementaires. Ces formations visent à permettre aux professionnels d'utiliser ces outils dans leur travail quotidien et d'optimiser la prise en charge des patients.
Cette fonction de veille documentaire et d'aide à la formation continue renforce l'expertise des professionnels de santé plutôt qu'elle ne les remplace. Elle garantit une pratique fondée sur les preuves (evidence-based practice) tout en laissant au praticien le soin d'adapter ces recommandations générales à la situation singulière de chaque patient.
L'amélioration de l'observance thérapeutique
L'un des défis majeurs en rééducation reste l'observance des programmes d'exercices à domicile. Les applications intégrant de l'IA peuvent personnaliser les rappels, adapter la difficulté des exercices en temps réel, proposer des contenus pédagogiques ciblés et maintenir la motivation du patient entre les séances. Cette continuité thérapeutique, pilotée par le professionnel mais soutenue par la technologie, améliore significativement les résultats cliniques.
Andrew® incarne cette approche en plaçant le patient au centre du processus de rééducation, tout en maintenant le praticien dans son rôle de prescripteur et de superviseur du parcours de soins. Le logiciel facilite l'éducation thérapeutique, renforce l'autonomie du patient et permet un suivi régulier sans nécessiter de consultations supplémentaires.
Le modèle français : régulation et éthique
Un cadre juridique protecteur
La France a fait le choix d'un encadrement strict de l'utilisation de l'IA en santé. Le règlement européen sur les dispositifs médicaux (MDR), la loi Informatique et Libertés, le RGPD et les recommandations de la HAS constituent un arsenal réglementaire visant à garantir la sécurité des patients et la pertinence clinique des outils numériques.
Tout dispositif médical intégrant de l'intelligence artificielle doit obtenir un marquage CE après évaluation de sa conformité aux exigences essentielles de santé et de sécurité. Cette régulation, bien que contraignante pour les éditeurs de logiciels, protège les professionnels et les patients d'outils non validés ou potentiellement dangereux.
Pour structurer davantage ce développement, le gouvernement a annoncé en février 2025 le lancement de deux appels à projets majeurs.
Le premier, nommé IMPACT IA, vise à tester en conditions réelles les dispositifs médicaux numériques intégrant de l'IA et à évaluer leur impact sur l'organisation et les usages dans les établissements de santé et médico-sociaux.
Le second portera sur l'évaluation de nouvelles approches méthodologiques en recherche clinique, notamment les cohortes synthétiques et les essais simulés, particulièrement utiles pour les maladies rares où le nombre de patients disponibles pour des études traditionnelles est limité.
Un observatoire des usages de l'IA en santé a été également créé, en lien avec la DGOS et l'ANAP, pour identifier les freins et leviers et construire une politique publique d'accompagnement structurée.
La position des instances ordinales
Le Conseil National de l'Ordre des Masseurs-Kinésithérapeutes, comme les autres ordres professionnels de santé, a clairement affirmé que l'IA doit demeurer un outil au service du professionnel et jamais un substitut. Les textes déontologiques rappellent que la relation de soin implique nécessairement une interaction humaine et que la responsabilité thérapeutique ne peut être transférée à un algorithme.
Cette position reflète une vision humaniste de la médecine qui place le patient, dans sa globalité et sa singularité, au cœur du processus de soin. Elle reconnaît l'apport potentiel des technologies tout en réaffirmant l'irremplaçabilité du jugement clinique humain.
Cette vision s'inscrit dans la feuille de route du numérique en santé 2023-2027, qui structure le déploiement de l'IA autour de quatre axes stratégiques :
la prévention pour rendre chacun acteur de sa santé
la prise en charge pour redonner du temps aux professionnels et améliorer le parcours patient
l'accès à la santé en intégrant des outils d'IA dans les parcours
le développement d'un cadre propice avec un modèle économique durable.
Une feuille de route spécifique à l'IA en santé a été publiée en 2025, élaborée en concertation avec l'ensemble des acteurs (patients, soignants, industriels, chercheurs, citoyens) dans le cadre d'une task force dédiée au sein du Conseil du Numérique en santé.
Conclusion
Non, l'intelligence artificielle ne remplacera pas les professionnels de santé.
Cette conclusion s'impose à la lumière d'une triple réalité :
la complexité irréductible du soin qui intègre des dimensions humaines, contextuelles et éthiques inaccessibles aux algorithmes
la nécessité d'une responsabilité personnelle et d'un jugement clinique nuancé face à chaque situation singulière
l'importance fondamentale de la relation thérapeutique dans l'efficacité même du traitement.
L'avenir de la santé ne se dessine pas dans une opposition stérile entre humain et machine, mais dans un partenariat intelligent où la technologie amplifie les capacités du professionnel sans jamais se substituer à lui. L'IA peut analyser, suggérer, alerter, optimiser, mais seul le praticien peut décider, adapter, rassurer, accompagner et assumer la responsabilité de ses choix thérapeutiques.
En France, le cadre réglementaire et déontologique garantit que cette complémentarité se développe dans le respect du patient et de l'éthique médicale. Des outils comme Andrew® illustrent cette voie vertueuse : ils enrichissent la pratique professionnelle, renforcent l'autonomie du patient et optimisent le parcours de soins, tout en maintenant le praticien dans son rôle central et décisionnaire.
L'enjeu pour les professionnels de santé n'est donc pas de résister à l'IA, mais de se former à son utilisation raisonnée, d'en comprendre les possibilités et les limites, et de l'intégrer comme un assistant performant au service d'une médecine qui restera toujours, fondamentalement, une pratique humaine au service d'autres humains.
Sources de l'article




